RDV des Transformations du droit
Comment innover et entreprendre dans des professions fortement réglementées ? Lors des RDV des Transformations du Droit, Clésame a participé à une réflexion collective sur les nouvelles dynamiques entrepreneuriales, le rôle des réseaux et l’importance des collaborations pour faire émerger des projets durables.
Dans le notariat, la règle est claire : un officier public ne peut exercer d’activité commerciale parallèle. Cela n’a pourtant pas découragé certains de se lancer dans l’entrepreneuriat. Alexia Arno, ex-notaire et co-présidente de Legaltech Clésame, raconte le choix exigeant que suppose ce virage : « On a fait huit ans d’études et on ne valorise pas forcément ce que nous pouvons. On a tout de même pris la décision courageuse de se lancer dans l’entreprenariat pour mieux servir la profession, quitte à mieux revenir plus tard. » Cette réflexion traduit un dilemme partagé par beaucoup : comment concilier attachement à la profession et désir d’entreprendre ?
Chez les avocats, la possibilité d’entreprendre existe, mais elle reste encadrée. La notion d’« accessoire » suscite des débats. « À Paris, nous considérons que le terme “accessoire” signifie utile à la profession, peu importe le chiffre d’affaires », souligne Amaury Sonet. Il précise que cette interprétation n’est pas uniforme : « Le Conseil national des barreaux estime qu’il faut gagner moins avec l’activité commerciale qu’avec la profession d’avocat. » Cette divergence crée des incertitudes et pousse certains à faire des choix radicaux : « On voit des confrères qui quittent la robe pour développer leur société ». Ces propos montrent que, même avec une ouverture réglementaire, la pratique reste complexe en avocature.
Les experts-comptables peuvent également entreprendre mais dans un cadre strict. « Nous avons deux contraintes : le code de déontologie et la détention majoritaire », rappelle Cyril Thoumyre. Il insiste sur la logique de ces règles : garantir la probité et éviter toute dérive commerciale. Mais il reconnaît aussi que ces contraintes influencent la manière d’innover : « On a dû imaginer des solutions, comme des accélérateurs ou des partenariats pour contourner ces limites. » Cette adaptation illustre la capacité des professions à trouver des leviers malgré les obstacles.
Le rôle des instances professionnelles est apparu central dans les échanges. Pour le notariat, la posture reste prudente. « Elles sont neutres, elles ne sont pas totalement pour ni totalement contre. Elles sont entre les deux et soutiennent les projets, mais sans aller plus loin », constate Élisa Aubert. Cette neutralité s’explique par une culture attachée à la stabilité : « Innover, c’est presque un “gros mot”. On préfère parler d’évolution », ajoute Alexia Arno. Cette nuance révèle une tension entre tradition et modernité, où l’innovation doit composer avec une image de sécurité et de continuité.
Chez les avocats, la dynamique est différente. L’Incubateur du Barreau de Paris illustre une volonté affirmée d’accompagner les projets. « Nous aidons les avocats à transformer leurs idées en projets concrets », explique Amaury Sonet. Il détaille le dispositif : « Trois mois intensifs, avec des ateliers sur la déontologie, le business plan, la communication, et une aide financière du Barreau de Paris ». Cette approche s’accompagne également d’initiatives nationales qui réunissent tous les incubateurs des barreaux français. Ces actions traduisent une conviction : l’innovation est une opportunité pour renforcer la profession.
Les experts-comptables ont choisi une autre voie. « Nous voulons des solutions qui apportent une valeur ajoutée à la profession », affirme Cyril Thoumyre. L’accélérateur Innest cible des projets déjà opérationnels, avec un accompagnement court mais intense. Il explique : « On a appris de nos échecs : il faut que le produit existe et qu’il soit compatible avec le marché ». Cette exigence reflète une philosophie orientée vers l’efficacité et la rapidité, dans un contexte où les besoins des cabinets évoluent vite.
Les échanges ont mis en lumière des approches contrastées. Notaires et avocats privilégient l’accompagnement dès la phase d’idée. « Rien que l’idée, c’est difficile à porter. Il faut du courage pour aller au bout et c’est donc essentiel pour le notariat d’innover et de défier le statu quo car la société évolue et si nous ne suivons pas, nous allons forcément disparaître », insiste Alexia Arno. Cette posture s’explique par la volonté de préserver la pertinence des métiers face aux mutations technologiques. Pour ces professions, soutenir dès le départ, c’est aussi créer un cadre sécurisant pour des professionnels qui n’ont pas toujours la culture entrepreneuriale.
À l’inverse, les experts-comptables adoptent une logique différente. Cyril Thoumyre explique : « C’est difficile, voire impossible pour un expert-comptable d’innover sauf à mettre de côté sa casquette d’expert-comptable et à faire autre chose. On essaie d’avoir une valeur ajoutée, de faciliter la vie de nos confrères en leur proposant des outils innovants qui leur permettent de répondre à leurs besoins ». Cette exigence reflète une culture orientée vers la performance et la rentabilité. L’accélérateur Innest ne cherche pas à incuber des idées, mais à accélérer des solutions prêtes à être déployées. « On a un accompagnement court, neuf mois maximum, avec mentorat et tests en conditions réelles », précise-t-il. Cette approche répond à un impératif : les cabinets attendent des outils immédiatement opérationnels pour faire face à des contraintes réglementaires et économiques fortes.
Ces différences ne sont pas des oppositions mais des réponses adaptées à des contextes professionnels distincts. Elles montrent que l’innovation n’a pas un seul modèle : elle se décline selon les besoins, les cultures et les rythmes propres à chaque métier.
Au-delà des dispositifs, un constat s’impose : l’innovation avance grâce aux rencontres. « On se rend compte que beaucoup de projets naissent d’un besoin observé dans la pratique, puis se transforment au contact d’autres professionnels », souligne Amaury Sonet. Les intervenants ont insisté sur l’importance des réseaux transversaux, des incubateurs et des partenariats hors secteur. Alexia Arno évoque son expérience : « On s’est rapprochés d’associations comme France Digitale pour apprendre à entreprendre. Cette ouverture permet de croiser des compétences et de bénéficier d’expériences variées. » « On se rend compte que même si ce n’est pas le même domaine, on se retrouve dans des problématiques similaires », ajoute-t-elle. Ces échanges nourrissent la créativité et accélèrent la mise en œuvre des projets.
Cyril Thoumyre abonde : « On ne peut pas innover seul. Il faut créer des ponts entre les métiers ». Pour lui, l’innovation est une aventure collective, qui dépasse les frontières des professions. Les incubateurs et accélérateurs jouent un rôle clé, mais les réseaux informels comptent tout autant. Les intervenants ont également évoqué la nécessité de sensibiliser les instances à cette logique collaborative. « Il faut que nos institutions comprennent que l’ouverture est une force, pas une menace », a résumé Amaury Sonet.
Cette idée a fait consensus : l’avenir des métiers du droit et du chiffre dépendra de leur capacité à travailler ensemble, à partager leurs expériences et à s’appuyer sur des partenaires extérieurs. L’atelier s’est conclu sur cette conviction : l’innovation n’est pas une démarche solitaire mais un mouvement collectif, nourri d’envies communes et de collaborations qui dépassent parfois les frontières entre professions.